CARNETS DE PROJECTIONS

   CARNET #7 - Kiev - Festival Docudays UA  
 


















  22 mars 2014.

Aujourd'hui c'est la première du "Jour du mineur" à Kiev en Ukraine.  Le film est en compétition dans la section "Docu / Rights" du festival Docudays UA. Je ne suis pas repassé par ici depuis la fin du tournage dans la mine de Bouzhanska,  il y a plus de 2 ans. Heureux de retrouver le pays du trident, du bleu et du jaune. Heureux aussi car ce pays vit en ce moment une période particulière de son histoire avec les évènements récents de la place Maidan qui ont fait 100 morts puis l'annexion brutale de la Crimée par Poutine il y a quelques jours. L'Ukraine est au cœur de l'actualité, déstabilisée et amputée d'un de ses membres sans que la communauté internationale ne bouge le petit doigt. Le monde est tiède, consensuel, diplomate dirons-nous. Je suis là pour montrer mon film, parler des mineurs de charbon ukrainiens, de leur courage, de leur fierté mais aussi de leur beauté et de leur fragilité. Je suis là pour parler de leurs conditions de travail d'un autre âge, de leur sécurité, de leur retraites, de leurs droits. C'est le moment ou jamais de rencontrer des hommes politiques, des décideurs ou de la presse pour les convaincre de s'intéresser à ces hommes.

Le festival a pris en charge mon voyage en avion et me loge à l'hôtel "Russe". Un hôtel de luxe à l'ancienne, 3 étoiles, avec portier, sécurité et groom. Moquette épaisse marron au sol avec des motifs bien symétriques. Chambre 1426 au 14ème étage avec une belle vue sur Kiev et son stade de foot. Un meuble avec radio intégrée années 70 supporte le poids d'une télévision non moins ancienne. Une peinture très laide est suspendue au mur au dessus de mon lit. Les goûts et les couleurs....Un coffre fort où je n'ai rien à mettre et un minibar vide complètent le mobilier. Une petite bouteille d'eau offerte par la direction. "Welcome !". Un peu d'espace, je vais être bien ici.

Après avoir enfiler mon costume de touriste et mes lunettes de soleil, direction la place Maidan.  La projection n'a lieu qu'à 15h, j'ai plus de 4 heures devant moi, largement le temps d'aller faire un tour sur le théâtre des dernières violences.  Comme beaucoup,  j'ai vu les images des affrontements entre la police et les manifestants. Ce vaste mouvement de contestation populaire provoqué par la suspension d'un accord d'association entre l'Ukraine et l'Union européenne vient de se solder par un renversement du pouvoir. pro-russe qui était là depuis les élections de 2010. Le président Ianoukovitch a été destitué et s'est réfugié on ne sait trop où, certainement quelque part à l'est, près de la frontière russe ou pas loin.

De nombreuses images me reviennent en mémoire. Les snipers. Les barricades. Les hommes et leurs boucliers en acier. Les uniformes de fortune, camouflés, rapiécés. Les têtes et les visages protégés par des lunettes de soudeurs, des casques de mineurs, des lunettes de ski, des vieux casques militaires ou encore des casques de moto. Les pavés qui volent. Arrachés au sol à la force du poignet et lancés sur les forces armées de Ianoukovitch par des manifestants qui n'avaient rien à perdre. Les flammes. Des corps qui s'écroulent d'un coup, tombent au hasard ici et là. La folie. La nervosité. L'adrénaline. La violence qui tient éveillé et debout même quand on ne tient plus. Et ces femmes. Mères de famille au milieu du chaos. Amoureuses. Adolescentes parfois. Infirmières volontaires. Cantinières volontaires. Combattantes pour certaines aussi. Ces femmes qui décuplent les forces des hommes. Les images me reviennent petit à petit. Ces prêtres orthodoxes qui ne savent plus où donner de la tête. De l'encens. Des corps inertes transportés à l'arrière des pick-up à la va-vite puis des alignés au sol, enroulés dans des couvertures. Des jeunes aussi. Beaucoup de jeunes qui filment l'histoire de leur pays avec leurs téléphones portables. Pas pour témoigner. Pour prouver. On retrouve ici beaucoup de similitudes avec les révolutions arabes, la même ferveur que celle que j'avais vécu en Libye en mars 2011 à Benghazi ou en septembre à Tripoli.

Aujourd'hui le ciel est bleu. Calme sur les vestiges de la bataille. Nous sommes dimanche, les familles se baladent place Maidan avec leurs enfants au milieu des photos de disparues, des bougies multicolores allumées, des centaines de roses fraîchement coupées et déposées minutieusement au sol. L'ambiance est surréaliste. Ceux qui ont combattus sont toujours là, dans leur tentes militaires en toile. Personne ne sait ce qu'il va se passer dans les jours qui arrivent. Les marchands de souvenirs sont déjà là, eux aussi. Ils vendent des magnets des évènements imprimés à la va-vite, des drapeaux ukrainiens, des écharpes du dynamo Kiev. Nationalisme. Certains vendent aussi des tapis avec le portrait de Ianoukovitch. "Essuyez vous les pieds !". Une femme et ses jeunes filles nettoient les abords des rues de la place centrale, ramassant déchets et fleurs sans vie.

14H30. Retour au Kyiv's cinema house, le site principal du festival de docudays. Je ne sais pas de quand date le bâtiment mais il est typique de l'architecture stalinienne avec bas reliefs et représentations en stuc.

La projection du film précédent le mien, un court métrage intitulé "Art-War" a pris un peu de retard. Le réalisateur répond aux questions du public. A ma grande surpise je retrouve Sacha. Ex-député, mineur pendant 28 ans, directeur de la maintenance de Bouzhanska où j'ai filmé, c'est lui qui m'a ouvert toutes les portes de cet univers ici. Le festival ne m'avait pas averti de sa présence. Quel plaisir de le revoir ! Il est aujourd'hui à la retraite. La foule est massée à l'entrée de la salle. Beaucoup sont déjà assis. Environ 300 spectateurs. C'est beaucoup. C'est bien.

15H30. Début de la projection. La qualité n'est pas au rendez-vous. Une partie de l'image manque à droite. Les couleurs sont fades et peu contrastées. Les sous-titres ne sont pas centrés... Ca fait mal. Surtout quand on a passé autant de temps à filmer, monter et peaufiner son film et ses détails. Sabordage. Dommage. Ne pas se laisser déstabiliser. Partir simplement. Pas du tout envie de me faire mal aux yeux ni de supporter ça. Pester en marchant dans la rue. Relativiser.

Je reviens 15 minutes avant la fin du film. Applaudissements. Je me demandais comment les ukrainiens allaient accueillir mon travail. Maintenant je sais. Flatté par ces visages éclairés et le son des mains qui résonnent de concert. J'ai proposé à Sacha de m'accompagner sur scène, c'est la moindre des choses. Le débat commence. A ma grande surprise beaucoup de jeunes et d'étudiants n'avaient aucune idée des conditions de travail des mineurs de charbon. Très surprenant. Sacha parle un peu du tournage, de notre rencontre. Les gens l'écoutent, presque religieusement. Les mineurs en Ukraine sont encore considérés comme des "héros de la nation". 45 minutes plus tard nous sortons. Discussions informelles dans le hall puis une réunion avec la société civile ukrainienne nous attend. Il y a des hommes politiques, des financiers, des gens de l'administration. Je vais parler des mineurs en Ukraine et faire des propositions pour qu'on s'intéresse à eux, pour que leurs droits soient mieux pris en compte et que leurs conditions de vie et de travail s'améliorent un peu. Nous avons lancé l'idée d'un grand débat public ou encore d'une projection au parlement. Utopique ? Certainement.

Fin de journée. Avec Sacha. Chambre 1419. La vodka coule un peu trop vite. Un verre. Un cornichon. Un verre. Un bout de pain. Un verre. Un bout de lard. Un verre. Une fourchette de chou. Un verre. Des rires. Surtout un bon mal de crâne. Time to sleep.

Cette nuit, la faucille et le marteau rôdent toujours dehors. Pour le prochain festival je traverserai l'Atlantique. La projection aura lieu au Brésil.

 


   CARNET #6 - Gardanne (13)  
 



















  17 janvier 2014.

6 heures du matin. Suite de la tournée du "Jour du mineur" commencée au mois de décembre dernier dans le nord de la France. Aujourd'hui direction Gardanne, entre Marseille et Aix-en-Provence. Et oui, il y a eu des mines de charbon en Provence ! Petit déjeuner les yeux mi-clos. Métro Eglise de Pantin. Ligne 5 puis ligne 1. Des visages. Des figures. Des traits tirés. Des odeurs pas terribles. Jeux de lumières sur la façade de la gare de Lyon pour des passants invisibles et quelques badauds. Violet. Orange. Bleu. Rouge. Fumeurs de clopes avec leur gobelet de café en plastique à la main sous les premières lueurs de l’aube. C’est fascinant une ville qui se réveille.

8h35. Départ du train. Première classe. Voiture 1 place 51. Confortable. Je ne vais pas lutter. Deux heures de sieste pour prolonger la nuit. Réveillé par le contrôleur. Le soleil d'hiver blanchit les vitres du wagon et m’aveugle. Arrivée à la gare de Marseille St-Charles quelques 3 heures plus tard. Je ne me suis jamais arrêté dans cette ville. Marseille. Quelques films comme la "French Connection" en 71 et 72. "Un prophète" en 2008." L'armée des ombres" ou "Le Cercle Rouge" de Melville, "Borsalino" de Deray. La série des "Taxi" bien évidemment. Sandwich à l'extérieur de la gare près d'un panneau qui indique "Le vieux port". Pagnol. Mouais. Pas très beau cet endroit. Vivement que je me casse.

12h35. Foule sur le quai pour prendre le train régional. Deux wagons seulement pour plus d'une centaine de personnes. Agressivité de circonstance entre voyageurs. Certains se toisent, d'autres font le forcing avec leurs bagages. Regards de défis. J'ai quand même la chance de pouvoir m'asseoir. En face de moi, deux types causent bien fort en ingurgitant leur kébab. Ca déborde de mayonnaise autour de leurs lèvres. Leurs rires sentent la friture. Pas d'aération. Envie de vomir.

13h25. Arrivée à Gardanne. L'ancienne usine Péchiney construite en 1893 jouxte la petite gare. Acier. Aluminium. Rouille. Fumées. C'est Claude Sbodio, secrétaire adjoint de l'association LSRMP (Loisirs Solidarité Retraite des Mineurs de Provence) qui m'accueille. En voiture. Je découvre le site minier. C'est dans leurs locaux sur le site du puits Yvon Morandat que va avoir lieu la projection. Bonjour ! Café. Une part de galette des rois. Simple. Bonne ambiance.

14h. Norbert Ghigo, le président de l'association me fait visiter le site en compagnie d'anciens mineurs. Le puits Yvon Morandat (du nom '?un homme politique et résistant français) fait partie d'un ensemble plus grand qui regroupe 4 puits dans la région. Son exploitation a débuté en 1987. A l'époque c'était un des puits les plus modernes d'Europe. 1109 mètres de profondeur. Mais tout s'est arrêté le 31 janvier 2003, deux ans plus tôt que prévu, en raison de difficultés techniques. Au total, près de 130 millions de tonnes de charbon auront été extraites, ce qui représente 2,3% de l'ensemble de la production nationale. Au moment de la fermeture, il restait encore 300 mineurs actifs.

Salle des pendus (vestiaires) avec leurs paniers en ferraille au plafond, douches collectives, carrelage, couloir, hall des mineurs avec une nouvelle chape de béton. Le mobilier de l'époque a presque entièrement disparu. Ici un meuble pour poser et charger les lampes. Là, quelques casiers vides numérotés. La cage pour descendre les hommes et le mat?ériel est gigantesque. 160 hommes pouvaient prendre place à l'intérieur. Descente à 7 mètres par seconde.

A l'extérieur le carreau de la mine n'est plus qu'un immense parking vide avec ses mauvaises herbes qui ont poussées dans le goudron. Dans un coin du terrain vague il reste quelques vestiges du matériel utilisé. Un véhicule de transport, une broyeuse, quelques câbles, un wagon d'explosifs retourné. Tout est rouillé. Ca fait mal au coeur de voir cet héritage, qui est une partie de la mémoire de ce lieu et de ces hommes, laissé ainsi à l'abandon. Au loin on aperçoit le puits Z ainsi que les cheminées de la centrale thermique. Le charbon partait directement là-bas pour être bû?lé. Comme pour toutes les anciennes mines de France la question de la reconversion du site est posée depuis de nombreuses années. Ici on se tourne apparemment vers les entreprises innovantes et les sciences : microélectronique, biotechnologie, semiconducteurs, développement de logiciels etc...

Retour au local de l'association. Je retrouve Patrice Delattre, le secrétaire général d'Acom France. On me présente aussi le maire de Gardanne, Roger Mei. Elu PCF depuis 1977. Un homme sympathique. Il me souhaite bonne année en m'embrassant, pensant que je suis un ancien mineur. "Non, je ne suis pas mineur, je suis le réalisateur du film." "Ah ! Mais vous êtes ukrainien ? Non plus !" "Finalement vous cumulez tous les défauts" ironise t-il en souriant. J'aime bien son humour. Photo. Les spectateurs arrivent petit à petit. Quelques anciens mineurs, des gens du coin, des couples apprétés. Il commence à y avoir pas mal de monde et nous sommes obligés de rajouter quelques chaises en plastique. Je compte environ 80 personnes. Une des responsables de l'association semble satisfaite : "Vous savez, il y a 3 jours nous n'avions que 10 réservations, nous étions très inquiets?"

15h15. Un mot du maire. Un mot de Patrice Delattre, qui me présente une nouvelle fois en écorchant mon nom ("Gaël Mokar" sic). Je souhaite une bonne projection aux spectateurs avant de regarder pour la énième fois le début de mon film. Tout va bien. L'image est propre et le son audible. Je sors faire quelques photos dehors. Vite ! Profiter des quelques rayons de soleil qu'il reste. Le maire sort de la projection environ une heure après le début du film car d'autres obligations professionnelles l'attendent. Les élections municipales de 2014 approchent à grand pas et il se représente.

17h 35. Fin du film. Applaudissements nourris. Merci d'aimer mon travail. Merci d'apprécier "Le jour du mineur". Tant mieux s'il vous a procuré quelques émotions ! Tant mieux s'il a ravivé des souvenirs en vous ! Les gens se lèvent et s'apprètent à partir. Patrice prend le micro et les interpelle en leur disant qu'il y a un débat de prévu pour ceux qui souhaitent. Que le réalisateur est d'ailleurs venu spécialement pour répondre à leurs questions. Finalement tout le monde se rassoit.

Beaucoup de questions / réponses, en voici quelques unes en vrac, de tête.

- Est-ce que ces mineurs ukrainiens ont des avantages avec la mine, un logement par exemple ?
Non, ça existait avant l'indépendance du pays en 1991, à l'époque de l'URSS. Aujourd'hui c'est fini.

- Ont-ils une retraite ?
Oui, mais le système est bien différent du système français car ils peuvent prendre leur retraite dès l'âge de 50 ans là-bas. Ce qu'ils toucheront dépendra du nombre d'années passées à la mine.

- Et leur salaire, c'est vraiment 300 euros par mois ?
Oui, et c'est un bon salaire par rapport à d'autres professions en Ukraine.

- Et les autres mines sont comme celle là, avec peu de sécurité ?
Pour tout vous dire j'en ai visité plusieurs pendant mon repérage et c'est à chaque fois le même constat. Dans l'est du pays c'est bien pire avec le méthane.

- Vous avez pu filmer facilement ?
Pas vraiment. Tourner dans une mine de charbon d'état en Ukraine c'est comme essayer de tourner dans une centrale nucléaire en France. C'est compliqué car consié?ré comme un site stratégique et donc il est souvent interdit de filmer. D'autre part j'ai du laisser pas mal de pot-de-vin pour pouvoir filmer. La corruption gangrène tout le pays. Vous n'avez qu'à voir ce q'?il se passe en ce moment à Kiev. Les gens en ont marre !

- Et la santé ?
Ils souffrent de la silicose comme dans les anciennes mines du nord de la France.

- Vous comptez retourner en Ukraine ?
Oui, j'espère y aller en mars ou avril. Nous avons le projet de faire une projection au parlement avec le soutien de l'opposition pour relancer le débat sur les conditions de travail et le statut des mineurs ukrainiens. Ca risque d'être très chaotique mais c'est intéressant.

Table et nappe en papier accueillent des bouteilles et quelques chips. Cool c'est l'heure de l'apéro ! Des discussions plus informelles s'engagent. Puis encore des mots de félicitations. Je prends. Une dame me dit qu'elle a failli sortir. "C'était trop oppressant au fond !". 18h30. Je suis conduit à l'hôtel " L'étape" non loin du site minier. Trois étoiles. Très sympa de prendre ainsi soin de moi. Il y a une piscine. Dommage, le temps ne s'y prête pas trop en ce moment. Chambre 26 dans un bâtiment qui s'appelle "la bastide". Salade et travers de porc au restaurant dans un décor vieillot.

22h. Fin de journée. Quand aura lieu la prochaine projection ? Aucune idée. Aucun distributeur de cinéma français n'a voulu de ce documentaire pour des raisons qui m'échappent un peu. Je sais juste que je vais à nouveau voyager car, après l'IDFA fin 2013, "Le jour du mineur" est déjà é?lectionné dans deux autres festivals internationaux en 2014.
 


   CARNET #5 - Petite Rosselle (57)  
 
  19 décembre 2013.

 


   CARNET #4 - Lille (59)  
      11 décembre 2013.
 


   CARNET #3 - Wallers-Arenberg (59)  
      10 décembre 2013.

 


   CARNET #2 - Oignies (62)  
      09 décembre 2013.
 


   CARNET #1 - Liévin (62)  
      07 décembre 2013.