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  NOTE DU REALISATEUR

Mon film est une expérience sur l'enfermement, qu'il soit physique ou mental. Grillages sur les visages et numéros de matricule. L'univers carcéral du charbon n'épargne ni les corps ni les âmes. Pour tourner ce documentaire, il m'aura fallu deux ans et des séjours de plusieurs semaines dans la mine de Bouzhanska près de Novovolynsk dans le nord-ouest de l'Ukraine. Une contrée que l'hiver sépare de nos envies (la température y chute jusqu'à -30°C) et probablement de nos rêves.

Là-bas la fierté d'être une gueule noire semble résister au temps, à l'histoire et à la peur qui ne lâche pas ces hommes. Remonter vivant d'une plongée à 375 mètres dans les entrailles de la terre est un défi quotidien. Se faire accepter puis, une fois devenu un des leurs, se laisser avaler par le monstre tôt le matin dans un vacarme de ferrailles qui se froissent et s'entrechoquent. Se plaquer au sol, dans la poussière noire, être broyé puis digéré par les boyaux et les tapis. Enfin être recraché avec le sentiment d'avoir filmé les intestins de la terre et ses ouvriers. J'ai voulu filmer un monde invisible qui n'intéresse personne aujourd'hui, ou presque.

Sur l'écume noire de leurs lèvres, ils plaquent souvent une cigarette et toussent à s'en faire exploser les poumons. Tel un détergent, la vodka leur décape la gorge. Ils recrachent alors le peu de salive qu'il leur reste. Pendant ce temps, une faucille et un marteau dansent au dessus de leurs têtes. Moi, je filme.

Ces mineurs ne sont montrés ni comme des héros ni comme des damnés de la terre. Je les ai filmés comme ils sont, avec leurs défauts, leurs regards et leur humour.

J'ai toujours été attiré par les mondes en disparition, les univers en ruine. Dans beaucoup de mes documentaires, je me suis accroché à ma caméra comme à un espoir mince, c'est-à-dire souvent seul, sans assurance et dans des contextes incertains.

Ce que l'on appelle à tout bout de champ " le cinéma du réel " est à mon sens ici " réellement " à l'oeuvre , de mon parcours initial dans l'ascenseur branlant aux tréfonds des galeries poisseuses et suintantes, jusqu'aux moments où les mineurs m'interpellent, " Filme ! Filme ! " quand ma caméra ne peut enregistrer qu'un plafond en bois qui s'effondre. Et la mort possible de ces hommes. Et la terrible insignifiance d'images qui auraient pu ne jamais remonter jusqu'à vous.

Gaël Mocaër